“Pour la standardisation du Tamazight”

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La salle de spectacle du centre culturel de la commune d’Ath-Leqsar, à l’Est de la wilaya de Bouira, a abrité, mercredi dernier, une conférence débat animée par l’historien Mohand Arezki Ferrad.

La rencontre a été organisée dans le cadre de la célébration du nouvel an berbère, Yennayer 2967, à l’initiative du collectif des associations de cette localité. Le Docteur Mohand Arezki Ferrad est revenu lors de sa communication sur l’histoire de Yennayer, la crise identitaire en Algérie ainsi que sur la situation de Tamazight actuellement.

Il a été, en effet, au centre de nombreuses recherches et études scientifiques sur l’histoire de l’Amazighité et les perspectives de son officialisation et sa généralisation en Algérie et au grand Maghreb. D’emblée, l’intervenant assurera que Yennayer constitue un patrimoine historique commun de toute l’Algérie et du Maghreb.

Selon lui, il constitue un noyau important de l’identité algérienne et maghrébine : «L’identité algérienne est très diversifiée. Nous avons des appartenances amazighes, arabes, islamiques, africaines et méditerranéennes, ce sont des éléments qui constituent la personnalité algérienne». Dans son intervention, Dr Ferrad, plaidera pour la standardisation de la langue amazighe qui englobe plusieurs dialectes : «Toutes les langues du monde possèdent des dialectes, à l’image de l’Arabe qui englobe à elle seule plus de 200 dialectes.

Idem pour Tamazight qui nécessite d’ailleurs une standardisation, et le travail qu’a effectué feu Mouloud Mammeri doit constituer la pierre angulaire de cette standardisation. Le Tamazight enseigné à nos élèves, soit en Kabylie, dans les Aurès, au Mzab ou dans d’autres régions du pays et du Maghreb, doit être le même. Nous devons aussi sacraliser l’approche scientifique et exclure définitivement son idéologisation», a-t-il souligné.

Concernant le débat sur le caractère de transcription du Tamazight, Dr Ferrad qui s’est déjà prononcé en faveur du caractère arabe, s’est dit favorable à une «solution consensuelle», et ce, tout en «fédérant toutes les énergies et les volontés qui travaillent pour le Tamazight actuellement» : «Je me suis prononcé en faveur d’une transcription en caractère arabe et vous m’avez donné une occasion pour m’expliquer.

«Il n’y a aucune langue au monde qui possède trois transcriptions différentes»

En réalité, cette langue est confrontée, malheureusement, à un handicap de taille, car elle n’a jamais réellement possédé un caractère de transcription standard à travers l’histoire. Il n’y a aucune langue au monde qui possède trois transcriptions différentes, à part le Tamazight. On devrait donc se poser des questions à propos de cette situation, et personnellement c’est pour des raisons historiques, que nos aïeux ont commis une erreur de taille, en se soumettant à chaque fois au caractère de la langue dominante.

Du temps des Phéniciens, les Amazighs ont écrit dans des caractères de cette langue, du temps des Romains, ils ont écrit en latin et quand les Arabes sont arrivés, nos ancêtres ont carrément adopté la langue arabe, d’ailleurs le premier État arabe en Afrique du Nord, était celui des Rostémides et il était un Etat berbère, mais sa langue officielle était l’Arabe. Idem pour la dynastie Ziyanide et Hammadite.

«Il ne faut pas tomber dans le piège opposant Tamazight à l’Arabe»

Comme d’ailleurs nous avions adopté en 1962 la langue française comme langue officielle, donc à chaque fois, c’est la loi du plus fort, comme l’a affirmé avant Ibn Khaldoun. Rien n’empêche que nos ancêtres ont laissé un patrimoine écrit en Tamazight mais en caractère arabe… Bien des historiens, ont rapporté et confirmé, comme Henri Basset, Adolphe Hanoteau et Gabriel Noble, que depuis l’arrivée de l’Islam en Afrique du Nord, les Amazighs ont écrit leur langue en caractère arabe.

Donc, il s’agit d’une réalité culturelle», a-t-il ajouté. Dr Ferrad n’a pas manqué par ailleurs de se distinguer d’autres voix qui appellent à la transcription du Tamazight en caractère arabe, notamment ceux «motivés par l’idéologie arabo-baâthiste», et qui selon-lui visent à effacer le Tamazight des annales de l’histoire, du présent et du futur : «Je ne porte pas cependant le même avis que certains idéologues baâthistes, et qui, animés par une haine profonde du Tamazight, n’ont d’autres objectif que d’éliminer cette langue. Justement, il ne faut pas tomber dans leur piège, celui d’opposer le Tamazight à l’Arabe, bien au contraire, il n’existe aucun inconvénient pour associer ces deux langues», a-t-il souligné.

Dr Ferrad ira encore plus loin dans la défense de sa vision en assurant que la transcription en caractère arabe contribuera à la généralisation et la restitution de Tamazight en Algérie : «D’abord, il faut se poser la question si on veut le Tamazight ou le Kabyle. Si on veut le Tamazight, il faudra consulter tous les Algériens et on ne devra pas se limiter à notre avis seul. Si les Algériens veulent le caractère latin, personnellement je m’engagerai avec l’avis de la majorité. Il s’agit pour moi d’une voie de sagesse et de raison, la meilleure solution pour éviter tout amalgame et incompréhension ou risque. Ma position est la même que celle du colonel Amirouche, Krim Belkacem et Abane Ramdane : je milite pour l’Algérie entière, unie et solidaire. Le constat actuel est clair, le Tamazight est en danger et nous avons besoin de tous les Algériens pour la sauver et la restituer, ceux qui peuvent le faire en caractère latin sont les bienvenus et ceux qui peuvent le faire en caractère arabe sont aussi les bienvenus. La future académie doit être dotée de trois laboratoires, le Latin, l’Arabe et le Tifinagh. À mes yeux, c’est la mission primordiale actuellement et le choix du caractère, ce n’est pas nous qui allons le faire, c’est la génération suivante!» a-t-il conclu.

Toujours au cours de sa conférence, l’hôte d’Ath-Leqsar s’est exprimé sur bien d’autres sujets d’actualité, telle la lutte identitaire. Un riche débat s’ensuivit avec plusieurs interventions parmi les assistants fort nombreux.

À la fin de la conférence, qui a duré plus de quatre heures, Dr Ferrad a été honoré par le collectif des associations d’Ath-Leqsar et a été invité à une tournée à travers les nombreux villages de la région. Il a eu également à visiter, la Zaouïa de Bouthkharbout dans la commune voisine d’Ath-Rached.

Oussama Khitouche

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